Pourtant, elle n'aura pas été idéale pour quelqu'un souffrant du mal de mer, cette traversée! Le 16 janvier, lorsque nous avons quitté notre cocon rassurant de Casamance, nous savions que nous allions souffrir d'un manque de vent... mais ce n'était rien comparé à la pétole intégrale que nous avons dû endurer durant 9 jours ! Je vous le dis franchement, nous sommes d'accord, le Capitaine et moi, mieux vaut un peu trop de vent que pas assez !


Sous un ciel d'azur, nous avons embouqué le chenal de sortie pour nous retrouver dans une mer houleuse, fort peu de vent pour nous appuyer et comble de malheur, il nous a fallu tirer un bord vers le Nord pendant un bon moment ! Pour les néophytes, traverser d'Afrique vers le Brésil exige un cap sud-sud-ouest. D'aucuns choisissent une route plus ouest jusqu'à la hauteur des îles du Cap Vert pour infléchir après sud. Nous, nous avons suivi les conseils de Manu, qui a traversé bien des fois, en tapant direct sur les rochers de St Pierre et St Paul; soit une route au 240°. La seule chose que nous ne pouvions pas faire, étant donnée la configuration météorologique, c'était de naviguer vers le sud car il s'agissait d'une zone sans vent.

Etant modérement attirés par la solitude, nous faisions la route de conserve avec un voilier ami "Let it be", avec pour consigne de nous contacter à 12 h TU et 18 h TU soit par VHF si nous étions prés, soit par BLU. Nous avions aussi convenu d'une vacation à 22 h TU avec des copains naviguant déjà plus avant. C'est gratuit et cela rassure un peu , dans le cas de mauvaises rencontres, comme nos amis du "Tahiti" qui ont été attaqués par des cachalots (!) et que nous avons assisté, par BLU et téléphone IRIDIUM interposés, un mois auparavant.


La première journée de nav. se termina sous grand-voile (GV) et génois, par une nuit relativement froide (18°) et scintillante d'étoiles car nous n'avions pas de lune. Nous avons repris la routine des quarts comme si nous l'avions laissée hier, or cela faisait plus d'un an que nous cocoonions dans nos bolons ! Toutes les 2 h, l'un de nous deux enfilait sa veste de quart et s'installait dans le cockpit avec le duvet... et la cocotte pour rythmer les tours de vigie toutes les 20 mn. La tête dans les étoiles, rêvant déjà de voir monter la croix du sud au fur et à mesure que nous grillerions des degrés de latitude ! Le plateau continental va très loin en mer au large du Sénégal et de nombreux bateaux de pêche nous obligeaient à rester vigilants la première nuit.
Au matin, le spectacle affligeant des voiles battant avec la petite houle de NW, le soleil voilé par l'évaporation et les batteries à plat, nous cueillirent à froid !
Notre premier point à 12 h TU nous donnait 102 milles parcourus depuis la sortie de Casamance. Nous passâmes la journée à envoyer spi, gennacker, voiles croisées, puis spi, puis gennacker... Le soir venu, il fallut bien nous rendre à l'évidence que nous ne tiendrions pas toute la nuit avec le pilote automatique, car nous n'avions pas assez d'énergie. Nous décidâmes de mettre le moteur en route et de barrer à la main, afin de nous déhaler de cette zone sans vent et de recharger les batteries. Pendant ce temps, nous mettions à profit le calme plat pour ôter les batteries du pilote automatique et mettre à la place 2 batteries de servitude moins à plat ! Imaginez : Jimmy déambulant avec 15 kg dans les mains de l'avant à l'arrière du bateau, super. Nous avons gardé le moteur de 19 h à 2 h du mat. Malheur, 1/2 h après l'avoir arrêté , le pilote se met en alarme !!! Au petit matin, je prends mon quart, et Jimmy désespéré me dit la mort dans l'âme : "Et si on faisait demi-tour pour réparer ?" . Si on fait demi tour, on ne repartira pas, je le sais. J'envoie Jimmy dormir et lui promets d'y réfléchir. Lorsqu'il se lève, il a enfin dormi un peu, et argumente quelques possibilités. Rien à faire, ce n'est pas normal. Que les panneaux solaires n'étalent pas la consommation excessive de notre pilote, passe encore, mais le moteur avec ses deux alternateurs fournit amplement de quoi recharger les batteries. Nous décidons de passer en revue tout le circuit d'alimentation et, oh merveille, nos efforts finissent par être payés de retour. Le gros fusible d'alimentation du pilote reçoit bien 14 volts d'un côté, mais n'en restitue que 11 de l'autre ! Nous démontons et nous apercevons que le gros câble est tout oxydé à l'intérieur, bien qu'étamé correctement. Ni une, ni deux, nous coupons un bon morceau, rebranchons ; ça marche !
Par contre, nous avons encore du travail, car les panneaux solaires sont malheureusement cachés du soleil une bonne partie de l'après midi par les voiles en ciseaux.Or, nous avons besoin d'énergie pour recharger les batteries. Là aussi nous démontons les connexions, fabriquons des rallonges, branchons directement sur les batteries du pilote 2 panneaux, n'en gardant qu'un pour les servitudes.

 
Et durant 9 jours, nous alternerons manoeuvres de voiles et manoeuvres de panneaux solaires !!! Plus 1 petite heure de charge au moment d'utiliser la BLU aux heures de vacation , car celle-ci très gourmande aussi, nécessite la pleine charge du moteur pour que la voix de Jimmy porte au loin. Un malheur n'allant jamais seul, la BLU est tombée en rade dès le départ ! Jimmy n'arrivait plus à accorder, et donc on ne pouvait plus l'entendre. ça, plus nos galères de pilote, ça commençait à faire beaucoup ! A croire que la Casamance ne voulait pas nous laisser partir ! Quand Jimmy a pris le temps de s'y intéresser, il a découvert quelques petites connexions qui n'en faisaient qu'à leur tête ! Un coup ça marche, un coup, non. Bref, lorsque nous n'avons plus entendu "Let it be" à la VHF, la BLU était réparée et a donc pris le relais. Car avec nos amis, nous nous distancions chaque jour d'environ 30 milles. Nous avions l'immense privilège de disposer de plusieurs voiles d'avant légères, pas eux ! Le 2nd jour fut aussi pénible , nous parcourûmes tout de même 89 M. Par contre , un beau spectacle comme la mer peut en offrir, nous avons navigué pendant des heures dans une "mer de globicéphales"; 3 spécimens nous accompagnant particulièrement en jouant à l'étrave. Le coucher du soleil s'accompagna d'une pétole édifiante ! Il nous fallu affaler les voiles car elles frappaient beaucoup trop. Le moussaillon assista à la manoeuvre la mort dans l'âme... car le bateau devint franchement inconfortable toute la nuit ! Le lendemain, nous n'avions parcouru que 54 M en 24 h. D'autre part, nous voyons d'importants phénomènes de mascaret qui nous laissaient à penser qu'un fort courant pouvait nous jouer des tours . Bingo ! Le point de midi nous indique une dérive au sud. Nous nous penchons sur les pilote-chart, en effet, le courant équatorial est signalé très fort dans les parages. Par contre, nous avons parcouru 83 M, c'est tout de même mieux que la veille ! Etant donné les circonstances, nous estimons que Pomme Liane ne s'en tire pas mal du tout. Jouent pour lui sa légèreté (9 tonnes pour 13 m), et sa garde robe optimale. Car le vent se manifeste fort peu - 5 à 10 noeuds - et comme il vient de l'arrière, les 3 à 4 noeuds de vitesse annihilent d'autant la force du vent ! Tout n'est que compromis entre la houle, le courant, le vent... et les nerfs du Capitaine !?! Car de ce côté là, je vous promets que ce n'est pas une sinécure ! Jimmy est atteint d'une frénésie sur le pont. Et je mets la GV à tribord, et je tangonne le gennacker sur babord (eh oui nous avons même fait ça, histoire de le faire porter un peu !). Et je change d'amûre, on enlève le tangon, on le rehisse sur l'autre bord, on empanne. Bref, je deviens chèvre ! "La belle verte" qui disait : "Vivement qu'on traverse, ça fera 15 jours de vacances !!!". Si je le tenais celui-là, je lui en ferais passer des vacances comme ça !


Je suis tellement en pétard aujourd'hui que je passe mes nerfs en cuisine et nous concocte un petit ragoût de biche accompagné de carottes et p.de t., pas piqué des hannetons comme dirait ma petite mère ! C'est fou comme la cambuse est importante en mer ! D'abord parce que je n'ai rien trouvé d'autre que de bouffer comme quatre pour atténuer le malaise de mon estomac (ne vous inquiétez pas, je maigris tout de même !) et c'est vrai que ce sont de bons moments partagés, parfois avec plus ou moins de bonheur, car suivant le temps, on mange directement dans la gamelle, comme au Sénégal, quoi ! Mais disons que les conserves que j'ai préparées à Ziguinchor avant le départ, font notre grand bonheur en mer. Le premier jour notamment, la seule chose capable de nous ouvrir l'appétit, ne pouvait être qu'un bocal de sauce bolognaise - maison bien sûr - dans une méga casserolée de pâtes!

 

 

18 jours sans toucher terre, l'ussiez vous cru ? Moi, non ! D'ailleurs, je n'étais pas chaude pour l'expérience... tout au plus, j'acceptais stoïquement la nécessité de traverser pour arriver enfin au brésil ! Eh bien, je n'ai été ni malade, ni angoissée. Disons, mal à l'aise à 2 reprises, mais cela était dû à la fatigue et non au mal de mer.Ce soir à la BLU, Alain de "Quien sabe" nous indique qu'il arrive à l'île de Fernando de Noronha. Qu'est-ce que j'aimerais être à sa place ! Au lieu de jouer au bouchon dans l'hémisphère nord ! Le lendemain matin, nous croisons un cargo au loin. Un petit vent nous fait mettre à poste le spi. A midi, nous affichons 109 M. A ce régime là, nous n'arriverons que dans 12 jours si le pot au noir n'est pas trop méchant. Parlons en de celui-ci, ce matin j'ai réussi à capter RFI et la météo marine d'Arielle Cassim. Oh bonheur, elle nous donne la position estimée de la zone de convergence intertropicale, pour notre longitude, il se situerait au 3° nord, ce qui est assez bas. Mais nous en sommes encore loin, au 8° nord. La nuit tombe en même temps que le vent . Mais le Capitaine, rasséréné par la position du pot au noir, décide de mettre un peu le moteur - il faut dire que le soleil a été discret aujourd'hui.
Le vendredi, c'est le jour du poisson ! Du coup, nous pêchons un petit thon. Il nous fera tout de même 3 repas. Nous en mangeons le soir même, et le reste, je le prépare le lendemain en escabèche. Cela permet de le garder plusieurs jours sans frigo. Dans la nuit, nous croisons un paquebot tout illuminé, vision féérique.
Voilà une semaine que nous sommes partis. Pour fêter ça, nous pêchons une dorade coryphène. Nous n'osons pas faire de moyenne, de calculs savants et combinés. Les jours se succèdent : 78 M, 96 M. Et nous perdons un degré de latitude tout en gagnant un degré de longitude. Nous nous escrimons à calculer le gas-oil dont nous disposons et le nb d'heures moteur que l'on peut espérer faire. Ce soir, nous avons eu Gaetan, à Salvador, il va envoyer un message à mon frère, pour lui dire que tout va bien, mais qu'on n'avance pas vite ! Nous avons aussi changé d'heure la pendule du carré, car de jour en jour, nous nous décalons.


Tiens, pendant mon dernier quart de nuit , la pluie m'a cueillie. La nuit suivante, Jimmy me réveille pour me montrer le ciel tout zébré d'éclairs. Ce coup-ci, nous y sommes. Le fameux pot au noir est remonté au 4°. Nous passons beaucoup de temps aux manoeuvres, car nous sommes un peu anxieux, ne sachant pas si tel nuage annonce du vent ou seulement de la pluie.
Le lendemain, le vent est très variable, nous infligeant beaucoup de changement de voiles. La moussaillonne est glauque ! En fait, le Cap. se rend compte que je suis fatiguée, m'envoie dormir et au réveil, tout va mieux ! Toute la journée, le ciel est gris. C'est alors que nous apercevons le jet de 2 cachalots ! Inutile de dire que nous ne courons pas à leur rencontre ! Nous les surveillons soigneusement, une heure plus tard, je les vois sonder . Ouf ! Ils ne reviendront pas.
Dans l'après-midi, le vent se lève à l'Est-Sud est. Nous changeons d'amûre. C'est rigolo, en faisant la vaisselle, je note que la force de Coriolis agit déjà à l'envers ! L'évier se vide dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Vers 18 h, un très gros grain nous barre la route. Nous réussissons à éviter les premiers gros nuages, mais nous finissons par tout affaler, et passons la nuit au moteur sous les grains.
Le lendemain, je me lève et découvre un pont tout propre. J'ai mis ma grande bassine dehors, elle est bien remplie et j'en profite pour faire une petite lessive ! Nous naviguons maintenant sous GV et génois, et abattons au moins 100 M par jour. Encore une coryphène dans l'escarcelle, aujourd'hui. Par contre, il fait mauvais. Tout l'après-midi, il tombe un crachin digne de la Bretagne ! Je fais même un thé accompagné de petits gateaux à 4 h et le soir une "choucroute". Il ne manque que le feu dans la cheminée !! En début de nuit, nous essuyons notre plus gros grain. Un énorme nuage reste sur nous pendant au moins une heure. Nous le suivons au radar, moteur en marche et calfeutrés dans le bateau sous une pluie absolument diluvienne. Moi qui trouvais le bateau propre, je vais le retrouver plus blanc que blanc !!!

Au petit matin, vers 4 h, le vent se lève très violemment de Sud est. Nous prenons 2 ris dans la GV et réduisons le génois. Avec ces 25 noeuds de vent, nous allons refaire notre moyenne ! Toutefois, la mer est désagréable et les mouvements du bateau hâchés. Nous sommes au près, prés bon plein. Et nous pouvons voir enfin comment se comporte notre voilier sous ses allures ! Après quelques tâtonnements, nous nous en sortons pas trop mal et la moyenne passe à 115 M par jour. Vers 1 h 30 TU, nous passons l'équateur. Nous essayons de prendre une photo du GPS en position 0°00'00"N puis Sud, mais bien sûr, ça foire ! Par contre, le champagne -chaud-, Jimmy a tenu à ce qu'on le boive !?! Pas terrible ! Et pourtant, j'avais gardé une excellente bouteille pour l'occasion ! Enfin, j'espère que Neptune et Iémanja auront apprécié à sa juste valeur, l'offrande ! Au matin, le vent reprend, ce coup-ci, nous savons que le pot au noir est définitivement derrière nous. Nous n'y aurons consacré que 30 h de moteur. Nous filons par 20/25 nds de SE. Au loin, nous voyons un bateau de pêche. Jimmy se précipite sur la VHF pour le saluer. Il nous répond ... en Brésilien ! C'est pas gagné ! J'ai rien compris du tout, à part qu'il se foutait de nous parce qu'on est Français et qu'il a bien dû le comprendre à notre accent !!!



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